Allez,ce soir je vous emmène au cinéma ! J’ai bien envie de vous parler de La Vénus noire d’Abdellatif Kechiche. Peut-être aurez-vous eu comme moi une réaction épidermique à la vue de la bande annonce ? Celle-ci laisse deviner un film sans complaisance:des scènes crues vous placent de facto dans la peau d’un voyeur sans épargner aucun détail. L’histoire de Saartjie Baartman ne peut aboutir qu’à la condamnation des tares sociales et idéologiques qui sont à l’origine d’un tel destin.
Alors,dans ce cas,à quoi bon aller voir la Vénus noire ?
Rétive à la manipulation de mes sentiments,j’étais décidée à l’éviter. Et puis j’ai changé d’avis. Les plaies du XX° siècle prennent bien racine dans une histoire qui s’écoule sur plusieurs siècles,et dont les zoos humains et freak shows du XIX° étaient une des manifestations. Aussi j’ai eu envie de voir comment Abdellatif Kechiche racontait son histoire. Et je n’ai pas été déçue. Petite critique de la Vénus noire de Kéchiche.
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Synopsis de la Vénus noire de Kechiche
Commençons par situer le cadre de cette histoire. La Vénus noire,c’est Saartjie Baartman,jeune femme née dans une Afrique du Sud encore colonie britannique. Elle est domestique dans une famille de Boers,elle s’occupe des enfants et du ménage. Sa vie prend une tournure funeste le jour où elle embarque pour Londres en compagnie de son patron,Caesar. Celui-ci s’est associé avec un marin anglais pour produire un spectacle comme il y en a tant au Cap,mais qui reste rare dans la capitale britannique,celui d’une sauvage hottentote au corps présentant toutes les caractéristiques de son ethnie. Nous sommes en 1810.
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L’époque est à ce type de spectacle:les Freaks shows attirent du monde,et proposent à la foule avide de sensations des difformités de tout acabit. Femmes à barbe,nains,hommes tronc,la liste est trop longue pour que je l’égrène.
Malheureusement,le rôle dévolu à Saartjie est bien ingrat. Elle pensait danser et jouer de la musique,mais Caesar en a décidé autrement:elle devra interpréter une bête féroce et sauvage. Le spectacle se focalise bien entendu sur son exotisme,j’entends sur le plan culturel,mais son corps est lui aussi au centre du dispositif:elle est une Vénus callipyge,ou plus exactement stéatopyge,et doit donner son corps au fessier développé à voir et à toucher.
Nous sommes dans le Londres populaire,celui des bas-fonds,qui laisse libre court aux instincts les plus vils pour en tirer profit. Vous le devinez,vous ne verrez chez la belle qu’un regard fatigué et las,un quotidien dur et inhumain a souillé sa dignité,et flétri son âme.
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Discours scientifique et racisme:les égarements de la Science
Outre la question du racisme,c’est celle de la protection de la personne et de sa dignité qui est posée. Comme on l’a vu plus haut,l’époque ne s’embarrasse pas de telles considérations:l’Europe porte sur le monde un regard méprisant conforté par le discours scientifique nauséabond,qui laisse présager les théories aryennes à venir…L’hégémonie économique et politique est vécue comme la marque d’une supériorité en toute chose,notamment sur le plan culturel et humain,et la volonté de classifier et de définir née des Lumières est dévoyée avec la naissance de l’ethnologie,une nouvelle science.
Abdellatif Kechiche nous montre la violence de cette rigueur scientifique:ainsi la première scène du film est celle d’une assemblée de scientifiques venus écouter l’exposé de Cuvier portant sur l’anatomie des femmes hottentotes. Curieux renversement de situation,l’homme de science exhibe tel un trophée les parties génitales de la Vénus noire afin d’apporter la preuve scientifique de l’existence de ce que l’on appelle le tablier génital des hottentotes. Le réalisateur reviendra plus tard sur le regard inquisiteur et sans merci de ces scientifiques pour qui aucune considération humaine ne tient face aux impératifs de la “science”. Le corps de Saartjie est observé et manipulé sans pudeur aucune:elle n’est qu’un sujet d’étude,et non plus un être sensible.
Et c’est là une chose intéressante à rappeler,puisqu’il n’est toujours pas aisé de faire la part entre l’idéologie du moment qui dévoie la pensée scientifique,et qui joue un rôle capital dans les évolutions apportées à notre société.
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L’écueil du discours sur la diabolisation de l’Occident
Je dois à présent revenir sur un a priori que j’ai nourri à l’encontre de la Vénus noire,et qui est celui de l’enfermement du film dans un discours sur l’Occident violent et destructeur pour les peuples qu’il asservit. Soyons clairs,c’est un point de vue que je partage en grande partie,mais que j’ai également envie de dépasser pour le situer dans un processus plus global,et plus juste,au-delà du retranchement derrière la diabolisation. Et c’est fort heureusement un terrain sur lequel Abdellatif Kechiche a décidé de bâtir son histoire. Sa Vénus noire donne à voir les travers d’une société à un moment donné et se focalise sur la personne de Saartje Baartman,mais le réalisateur va au-delà pour interroger l’âme humaine et les mécanismes de la société du spectacle.
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Le spectacle fait le spectateur
Plusieurs scènes se font écho tout au long du film:ce sont des scènes qui confrontent la jeune sud-africaine avec le regard d’un public. La première est la scène de l’amphithéâtre de scientifiques où elle n’est plus qu’un corps démembré et sans vie. La seconde est celle du spectacle de la Vénus hottentote montré au public du Londres populaire. Puis vient celle du salon de nobles et de militaires.
Contrairement ce à quoi l’on pourrait s’attendre,ce n’est pas avec les spectateurs du show qu’Abdellatif Kechiche est le plus dur. Ce sont eux qui les premiers ont porté leur regard impudique sur les rondeurs de Saartjie et qui lancent des quolibets,mais cette foule est la même qui ouvre de grands yeux émerveillés lorsque la jeune hottentote se rebelle et se lance dans un chant doux et mélodieux,à la grande colère de Caesar. Est-ce à dire que le public est versatile,et que sa nature est fortement déterminée par ce qu’on lui donne à voir ? Le racisme est donc relatif,puisque la mise en scène de Saartjie conditionne le public et modifie son regard. Elle est vue tantôt comme un animal,tantôt comme un être sensible. Si cette lueur d’espoir est fragile,elle est toutefois bien réelle.
Il nous faut plutôt nous interroger sur la nature des personnes qui ont imaginé un tel spectacle,et qui n’ont aucun scrupule malgré la souffrance morale manifeste de la jeune femme alors qu’ils la côtoient journellement. Mais surtout,Saartjie s’est produite durant 7 années dans deux pays,et jamais rien ni personne n’a été en mesure de lui apporter de l’aide pour échapper à son destin. La société civile est donc clairement défaillante.
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La lie de la terre
Il faut dire que la société de l’époque victorienne est faite par et pour la bourgeoisie. Les marginaux et les êtres faibles n’ont aucun secours à attendre. Femmes,enfants,infirmes,freaks,c’est une société sans pitié:la pauvreté et la misère sont des fléaux qui se répandent sur le monde en même temps que le colonialisme,et ses victimes sont tout aussi nombreuses au seuil même des maisons des nantis qui manipulent les cartes.
Le film Vénus noire laisse entrevoir tout ce pan de la société qui tente de subsister dans les marges. On y voit croise des domestiques africains,des prostituées.
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La Vénus hottentote,une femme sous influence
Il faut toutefois nuancer les choses,et préciser qu’une tentative a été faite afin de mettre fin à la dégradation de la dignité de Saartjie Baartman lors de son séjour en Angleterre. Un procès est intenté à Caesar afin de mettre fin à l’exploitation commerciale de la jeune Vénus,mais le système a ses limites:la jeune femme déclare au tribunal se livrer à cette exhibition de son plein gré,et ne se plaint pas de son sort. Saartjie se révèle être une associée liée par un contrat,et non une esclave assujettie par la menace. Il est évident que les déclarations de la jeune femme vont à l’encontre de son intérêt,mais la cour doit céder et déclarer le non-lieu.
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Abellatif Kechiche nous présente par ailleurs une Vénus qui répondra trois fois oui aux trois propositions de spectacles exhibitionnistes qui lui sont faites:“Si tu suis mes conseils,nous allons devenir riches et célèbres en peu de temps”.
Et c’est là un point que je trouve extrêmement intéressant,puisqu’il est toujours d’actualité. Il y a bien entendu l’affaire Bettencourt,mais aussi celle des sectes qui exercent leur influence sur les personnes fragiles. Le système judiciaire reste démuni face à de telles pratiques,puisqu’il faut que celle-ci puisse apporter la preuve de la déchéance d’un individu alors même que celui-ci prétend avoir choisi son sort et en être satisfait. On connaît mieux aujourd’hui les mécanismes qui poussent un individu à opter pour un destin qui lui est défavorable,mais cela reste une situation difficile à gérer,et qui nécessite l’implication forte de personnes proches prêtes à déclencher une procédure longue et tumultueuse.
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Qui sont les Freaks d’aujourd’hui ?
Invention du XIX°siècle,la société du spectacle n’en finit pas de durer…Est-on en mesure de penser que nos sociétés ont évolué au cours des 200 dernières années jusqu’à nous exempter de cette même cruauté qui a fait tant de mal à Saartjie ? Qui sont nos freaks ?
J’ai pour ma part une petite idée sur la question:est-ce que cela vous dit quelque chose,le lancer de nain ? Il a beaucoup été pratiqué dans les discothèques jusqu’il y a quelques années,et n’est toujours pas interdit explicitement par la loi française.
Et Lolo Ferrari,vous en souvenez-vous ?
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Elle aussi s’exhibait en discothèque et livrait sa poitrine aux attouchements de la foule. Et elle aussi avait placé sa carrière entre les mains d’un homme,son mari,qui est l’instigateur de sa plastique hors-norme. Morte dans des conditions étranges,en 2000.
J’ai encore envie d’évoquer Michael Jackson,peut-être bien le freaks le plus riche et le plus célèbre.
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Placé sur scène dès l’âge de 4 ans par un père violent et tyranique,il est tombé par la suite sous la coupe des Témoins de Jéhova. Là encore,on retrouve le recours de la chirurgie esthétique,et ce n’est pas sans amertume que je savoure l’ironie de cela,puisque le célèbre Freaks,le film de Tod Browning (1932),finit avec la vision cauchemardesque de la belle Cléopâtre mutilée au couteau par la bande des freaks du cirque dans lequel elle travaille,afin de la punir de ses agissements. Elle avait en effet enfreint malmené le pauvre Hans,un lilliputien éperdu d’amour,victime de sa cruauté. Les gens du cirque font d’elle une freak d’un genre nouveau,je vous laisse juger.
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Cela a comme un petit goût prémonitoire,comme si notre société,lassée par les freaks naturels,avait décidé de produire une nouvelle génération de freaks,à grand renfort de chirurgie esthétique. Et comment ne pas penser à la génétique ? Ainsi on a vu récemment des animaux génétiquement modifiés afin d’être fluorescents…
Mais finissons-là ces réflexions,je vous propose d’écouter de titre magnifique interprété par Nina Simone,Four Women. Il y est question du destin de quatre jeunes femmes malmenées par la vie. Une chanson curieusement au diapason du film d’Abdellatif Kechiche.
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