Déjà-vu –La photographie d’Eugène Atget

chimère déjà vu 379x575 Déjà vu  La photographie dEugène Atget

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Vous souvenez-vous de cette photo ? Elle ne me plaît pas vraiment,mais elle présente des éléments intéressants,utilisés pour certains dans un article jouant avec la notion de surface sensible,principe au cœur de la photographie,morceau de choix pour une photographie romantique. Mais c’est sous un autre angle que je vais aborder cette image aujourd’hui.

Comme une impression de déjà-vu…

Vous connaissez l’expression avoir un sentiment de déjà-vu ? Peut-être même avez-vous fait l’expérience de cette impression troublante et  insistante d’avoir déjà vu ou vécu une scène auparavant,à l’identique. L’impossibilité à définir ce souvenir auquel l’on est renvoyé est caractéristique: le fil qui relie à cette impression est si ténu que l’on hésite à reconnaître un moment vécu avec un état intérieur similaire,ou si même ce ne serait pas une bribe de rêve qui s’incarnerait dans la réalité.

Et précisément, cette photographie m’intéresse car je me suis autrefois trouvée face à son double,et la sensation de perdre pied a été comparable à ce qui se produit avec cette impression de déjà-vu. Et puis le jeu de mots,c’est déjà vu, l’acte de création n’a été que la reproduction d’un acte antérieur,initié par un autre.

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Lorsque Eugène Atget m’a mis k.o.

Il s’agit de plus exactement de l’œuvre photographique d’Eugène Atget. Son travail est peu connu de nos jours du grand public,alors que pourtant il est considéré par beaucoup comme le père de la photographie moderne (de façon abusive,disent d’autres).

Voici l’objet de mes états d’âme d’antan:

eugène atget Coiffeur boulevard de Strasbourg 1912 Déjà vu  La photographie dEugène Atget

 

En découvrant ses photographies du vieux Paris,j’ai pris une claque ! Les similitudes avec le cliché Chimère sont nombreuses,un peu trop à mon goût…

 

 

Eugene Atget Déjà vu  La photographie dEugène Atget

 

 

Création et reproduction

Je me souviens très bien du moment où j’ai pris ce cliché,j’étais dans ce que je pensais être un moment de création. Ainsi la difficulté à photographier cette vitrine du fait des reflets qui parasitent l’image était bien réelle,ainsi que la solution que j’ai décidé d’adopter. Le reflet étant celui d’une voiture,j’ai compris la dimension que prendrait cette photo si précisément c’était une voiture qui répondait aux fanfreluches désuètes,et j’ai cadré de sorte à ce que la voiture soit identifiable et bien présente dans le champ de vue. Pourtant ce dernier cliché présente une affinité encore plus forte avec Chimères alors que pourtant je n’avais jamais entendu parler du photographe Eugène Atget. Au point que Chimère semble être la reproduction d’un même geste artistique.

J’ignore l’intention d’Eugène Atget lorsqu’il décide d’attaquer son sujet en conservant le reflet sur la vitre,mais l’effet produit est similaire: mettre face à face deux mondes qui s’opposent,la boutique devenant le dernier refuge d’un style de vie qui disparaît. On peut encore y voir l’imitation de la vie et la vie elle-même,la démonstration du vide sur lequel reposent esthétisation de soi et paraître,de son caractère dérisoire face à la réalité crue.

 

 

Les photographies du Paris d’Eugène Atget

Il a donc été extrêmement déstabilisant pour la jeune photographe que j’étais de découvrir que j’avais …réinventé la roue ! Et avec quasiment 100 ans de retard qui plus est ! Car ces photographies ont été prises en 1912. Eh oui. C’était une époque où le mot ordinateur n’avait pas encore été inventé,et où l’automobile n’avait pas modifié le visage de nos villes.

Ce qu’il faut savoir,c’est qu’au fil de ses déambulations et de ses prises de vue des rues de la capitale,Eugène Atget a envisagé sa photographie sous un angle nouveau. Face aux projets urbains de rénovation des quartiers populaires,il décide de conserver une trace du vieux Paris pittoresque qui disparaissait inexorablement,pour sauver de l’oubli ce cède la place à la modernité. Car le corolaire de tels projets était de chasser loin de la ville vieux métiers et petites gens:chiffonniers,ferrailleurs,vendeurs ambulants,…  Les fameux îlots insalubres,comme on les appelait,étaient remplacés par de belles avenues rutilantes et bien droites,dans lesquels ces gens n’avaient plus leur place.

Et donc ? Et donc une de mes lubies de l’époque était d’aller hanter maisons en démolition et ruelles délabrées afin de prendre des clichés de murs. Ça donnait quelque chose comme ça:

 

 

mur délabré et taggé Déjà vu  La photographie dEugène Atget

 

 

 

taylleur dymages Déjà vu  La photographie dEugène Atget

 

 

 

venise eaux Déjà vu  La photographie dEugène Atget

 

 

Et maintenant encore un cliché d’Atget:

 

 

Eugène Atget Rue de Bièvre 1924 Déjà vu  La photographie dEugène Atget

 

 

Eugène Atget,un photographe moderne et engagé ?

Photographe de la ville et de ses changements,Atget a réalisé un véritable inventaire de la ville dont la méthode tient plus de l’étude ethnologique que de l’art. La masse considérable d’images qu’il a produites abordent le Paris du 19°s sous des aspects les plus divers. Son intérêt ne s’est pas limité aux rues et aux petits métiers,puisqu’il s’est également intéressé aux intérieurs,jardins,moyens de transport,éléments d’architecture,…

Cette entreprise de constituer un legs aux générations futures est encore une manifestation du fameux idéal de l’artiste témoin de son temps

Si Atget ne cherche pas à donner cette dimension à son travail,c’est du moins ce que l’on va en retenir. Ainsi Man Ray a contribué à faire connaître en France ce travail titanesque (plus de 8000 clichés),notamment auprès des surréalistes,qui vont développer un idéal de la déambulation poétique dans la ville. C’est cette même idée qui rencontrera un écho chez Guy Debord bien des années plus tard (je sens que l’on reviendra sur ce sujet dans un nouvel article). Il remportera également l’estime de photographes outre-Atlantique,et influencera la photographie humaniste et le photo-reportage par une approche du sujet qui se présente comme objective et documentaire,non esthétisante. Ces mêmes photographes reconnaissent en lui le père de la photographie moderne et avouent avoir de l’admiration pour son travail.

Comme je ne crois pas à la génération spontanée,je suppose que c’est cette influence de l’œuvre photographique d’Eugène Atget qui a marqué le travail de générations de photographes au point d’imprégner ma propre conception de la photographie.

Et la question se pose:marcher dans l’ombre de précurseurs,ok,appartenir à une famille d’idées,oui,adopter un style,certes,mais produire les mêmes images !? On dit de l’histoire qu’elle bégaie,mais l’artiste ne doit-il pas éviter de tomber dans cette ornière ?

Si vous souhaitez en voir et apprendre plus,je vous recommande le site de la BnF,qui est une véritable mine d’or. Les épreuves de Paris,mais aussi des heurtoirs et des marchands ambulants,etc sont présentés par thèmes,ce qui rend son travail particulièrement lisible. Le Paris d’Eugène Atget en images.

 

 

 

2 comments to Déjà-vu –La photographie d’Eugène Atget

  • Tailleur d'Images

    ceci me rappelle le recit d arthur koestler,qui explique que fuyant le totalitarisme dans l europe des annees 30,et etant un homme de plume,il a du souvant ecrire dans des langues qui n etaient pas siennes,et que souvent,il a pense avoir trouve de jolies tournures,pour constater,depite,qu il venait de reinventer un cliche ecule dans ces memes langues,pourtant etrangeres :)

  • Merci de m’avoir fait découvrir ce photographe :)

    Avant même la photographie,de nombreux peintres ont du être confrontés à cette problématique. j’imagine l’effroi de certains,après avoir passé des semaines sur leur œuvres,de se rendre compte qu’elle était semblable à celle d’un autre…

    J’avoue,moi dont l’orgueil me pousse à essayer trouver le bon mot,que lorsque les muses à de rares occasions m’inspirent,j’ai l’horrible sensation que celui-ci a pu être écrit par autre. Ainsi,par peur du plagiat,j’efface de ma mémoire le trait d’esprit que j’ai pu trouvé alors que peut être il s’agissait bien de ma création et non pas du souvenir d’un livre que j’aurais lu. Peut être ai-je laissé passer des phrases qui auraient pu rajouter ce petit plus à mes écrits..

    Vous avez réinventé la roue cette fois-ci? c’est peut être parce qu’elle avait besoin d’être réinventée ^^ Vous avez un don et il est heureux que cette sensation de Déjà-vécu vous ait inspiré cette photo :)

    PS:J’ai toujours dit qu’il fallait se méfier des “Eugène”;)

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